Il est 4:30 du matin. Le réveil émet une sonnerie stridente dans le chambre 123 du Spinifex Lodge de Ayers Rock. Je rassemble lentement mes esprits : on a rendez-vous dans une demi-heure devant l'hôtel, aujourd'hui on escalade
Uluru, le fameux rocher rouge, posé étrangement au milieu du désert australien, au coeur de l'Australie (on est à 3 heures de vol de Sydney).
A 5:00 je retrouve Xav dans le bus qui doit nous emmener au pied du rocher:
«t'as bien dormi ? »
«oui, je dors encore d'ailleurs, et toi ? »
«je crois que j'ai mal digéré un des animaux qu'on a mangés hier soir, la
Baramundi, ou le crocodile, ou peut-être le kangourou? »
«tiens, mange une banane ! »
Il fait nuit pendant que le bus traverse le désert. Nous pourrons commencer l'ascension dès le lever du soleil, et nous devons être descendu à 8:00 du matin. Après, les gardiens ferment l'accès pour des raisons de sécurité : la température dépassera alors les 38 degrés à l'ombre - qu'est-ce que ce sera au sommet du caillou !
«j'ai repensé au message des aborigènes : ils demandent qu'on n'escalade pas le rocher parce que c'est un lieu sacré - si c'était vraiment super sacré, ils nous empêcheraient carrément de le faire, non ? »
«eh, tu dors ? je disais - pourquoi les organisateurs proposent d'escalader un truc, en nous précisant bien qu'on devrait pas le faire par respect pour les aborigènes ? »
«t'inquiètes pas, et repose-toi, ça va être raide comme montée »...
Vers 6:00 l'horizon s'embrase. Le ciel est couvert, le lever de soleil est caché derrière les nuages qui diffusent la lueur orange dans le désert et sur le rocher. Le sol est rouge foncé, comme
Uluru. Le gros rocher dévoile sa silhouette en ombre chinoise : les parois ont l'air plutôt vertical, par où est-ce qu'on monte?
Le bus nous emmène ensuite un peu plus loin et nous dépose en face d'une ligne de crête. On distingue vaguement un chemin un peu plus clair : c'est par là. Nous nous lançons dans l'ascension. La roche est presque lisse, un peu glissante, elle a encore changé de couleur: du rouge brique au orange.
« Ce matin c'était Roland Garros, maintenant on est sur le Lune ! »
Le paysage tout autour est fantastique. Tout est complètement plat. Sauf
Kata-Tjuta, à 1 heure d?ici, une barre rocheuse jumelle de
Uluru. Et surtout tout est vert, alors qu'on est en plein désert. Il a plu ces derniers jours plus qu'en 10 ans.
«qu'est-ce qu'il a dit le guide ? il a 500 millions d'années le rocher, non ? »
« il a dit que c'est comme un iceberg qui s'est détaché du continent et qui a flotté dans un océan de sable ou de terrains souples. La partie enfouie est beaucoup plus importante que la partie à ciel ouvert. Ce n'est pas du tout une montagne, c'est juste un gros caillou qui a dérivé. »
« c'est pas ce que disent les aborigènes! »...
Mais la pente se durcit. Le passage se rétrécit. Le caillou est si lisse que si on glisse, on se retrouve en bas. Et là ça fait 1h qu'on monte. C?est encore plus raide sur les côtés de
l'arète. Le vent se lève. J'ai le vertige. Je suis essoufflé. Il doit être à peine 7:00 du matin, j'ai sauté le petit-déjeuner. Il faut continuer.
«et on va faire comment pour descendre ? t'as regardé derrière ? t'as des crampons sur tes baskets? »
« je commence à comprendre pourquoi ils déconseillent de monter. En fait les aborigènes doivent passer leurs journées à ramasser les touristes qui ont dégringolé du caillou et ça fait désordre en bas du rocher. »
« elles accrochent bien tes baskets? parce que moi j'ai pas trop d'adhérence en fait. »
On s'arrête quelques instants dans un cratère. La surface du rocher rappelle vraiment les images de la Lune des Tintin. On est à l'abri du vent et on commence à sentir la chaleur dans le fond de l'air. Mais le ciel est toujours couvert et c'est plutôt l'orage qui menace. Je suis assis, je me dégourdis un peu les jambes, les chevilles sont un peu douloureuses, on a bien mérité une pause.
« viens, on continue, il manquerait plus qu'il pleuve »
Je me lève, mes jambes tremblent.
« tu me fais penser à m'inscrire au club de sport quand on rentre ! »
Mais on a fait le plus dur...
Quelques mètres plus loin la chaîne s'arrête et la pente est plus douce. On est sur le dessus du rocher. Reste maintenant à se rapprocher du centre et du sommet.
« viens, on prend des photos, on les enverra à +2s!! en rentrant »
« ok mais comment on fait pour que ça ait l'air bien "extrême"? »
« fais des pompes, ça le fera peut-être »
On atteint enfin le sommet. Dire qu'on a la tête en bas. Ca valait le coup en tout cas. Il fait bon, il doit être à peine 7h30. Je crois qu'on va aller se recoucher vite fait en rentrant.
« vivement que j'aille terminer ma nuit »
«si tu crashais ton vaisseau spatial au milieu du désert tu ferais quoi ? »
«c'est vrai, s'il est trop gros pour le cacher ou l'enterrer, et si tu peux pas décoller, tu fais quoi ?»
« de quoi tu parles ? »
« d'Uluru. Tout ce qui est sacré, ça vient du ciel. La meilleure défense c'est l?attaque. Et le meilleur moyen de se cacher c'est d'être le plus visible. Les martiens ont peint leur vaisseau en rouge, pour qu'on ne voit que ça. Et on ne voit plus que c'est des martiens. »
« oui, et la tour Eiffel c'est pareil ! »
« tu rigoles, mais c'était il y a si longtemps, c'était au moins une sonde envoyée par une autre civilisation...»
La descente se déroule sans problèmes. On est sûrement à la limite de l'adhérence de nos semelles, d'ailleurs on dérape de temps en temps.
« tu vois, ça valait la peine »
« cet été on fait le
Mont-Blanc, pas de problème. »
« tu devrais faire l'Himalaya toi ! »
« c'est sûr, je m'entraîne tous les jours... »
Dans le bus, tout le monde s'endort. En voyant Uluru s'éloigner j'ai l'impression de revenir d'un long voyage. Je m'endors lentement. Je suis un extra-terrestre qui descend de son vaisseau maquillé en paysage lunaire, le voyage vers la Terre était long et je suis impatient de découvrir cette planète mystérieuse.