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Perdu aux confins de la Mongolie et du Kazakhstan, l'Altaï est une chaîne de montagnes relativement inconnue. Un mythe fait d'hommes aussi rudes et généreux que leur contrée est aride et sidérale. Récit d'une exploration entre yourtes et glaciers, au pays de Gengis Khan, par JF Leca.
Je me réveille, en sueur. Je reprend conscience de là où je suis : quelque part dans les montagnes perdues de l'Altaï, au coeur de l'Asie. Devant les tentes, un lac aux teintes caméléons, turquoise le matin, ocre ensuite, vert-bouteille plus tard, d'un bleu si profond parfois que les nuages s'y noient.
Doroo Nuur (le lac de Doroo) est un non-lieu, un espace sidéral que nous avons atteint après cinq jours de marche, et autant de voyage et de préparation du voyage. Moscou, Novossibirsk, Oulan-Bator. C'est le bout du monde. Fini et infini. Peuplé et désertique : deux millions et demi d'habitants pour un pays trois fois grand comme le mien, et 10 personnes par yourte.
Tout commence par un vol intérieur Ulan-Bator - Khovd tout ce qu'il y a d'initiatique : une vieille Chamane, en tenue traditionnelle, qui baptise les passagers et le cockpit du vieux bimoteur, un Antonov des années cinquante, avec des gouttes de vodka. Le premier jour, donc, nous sommes entrés dans layourte de Bhataa. Les femmes se sont activées pour nous servir le thé au lait, un bol d'aïrag (lait de jument fermenté) un peu de yaourt, du beurre et des beignets.
A nous, étrangers, on a offert la vodka locale, l'arkhi, à base de fermentation du lait.
La tête lourde, nous sommes partis après la troisième tournée, comme l'autorise la coutume. Un col, puis un deuxième. Un petit rond blanc dans l'alpage, un second, puis un troisième. Des yourtes. Des chevaux, partout. Des gamins qui accourent. Courbés pour passer la petite porte de la yourte, on rentre faire honneur à notre hôte, âgé d'une quarantaine d'années, qui fait tourner une tasse d'alcool brûlante entre deux bols de lait tiède.
Sa famille est kazakh. Notre interprète nous explique qu'ils n'ont jamais vu de Blancs. Devant nous les enfants et les adultes du clan nous dévisagent, les yeux ronds, probablement comme nous nous les dévisageons.
Trois jours plus tard, à près de 3500m, des bourrasques de neige saluent notre arrivée au col de Saran Hasart. A perte de vue, des montagnes sans nom sur la carte en russe que dont nous avons une photocopie. A Doroo Nuur, les vents de l'après-midi ont amené d'énormes nuages métalliques du nord-ouest. Curieuse sensation d'un spectacle qui se mue en angoisse, face aux vents de Sibérie. Une apocalypse qui dégoulinerait sur nos têtes, et la nuit qui tombe sans provoquer autre chose que de la pluie et du vent.
Et puis la marche reprend.
Jusqu'à une grande et basse vallée, dans lesquelles paissent les moutons et les yacks. Un groupe de cavaliers surgit. Ils reviennent de l'entraînement pour la fête du Naadam. Les cavaliers qui mènent les chevaux lors de la course sont des enfants de cinq à huit ans. Ces garçons ou fillettes pavanent sur leurs chevaux, rubans dans la crinière. Le soir venu, sous la yourte, on discute longuement entre les tournées d'aïrag, de soupe au mouton, de beignets au sucre (un luxe), et d'alcool. Tout le monde regagne difficilement ses pénates, qui sa yourte, qui sa tente...
Deux jours plus tard, un dernier collu nous permet de contempler les glaciers et les arêtes arrondies des sommets du Tsambagarav ("la montagne blanche"), ultime repère de notre errance dans l'Altaï, sans carte précise ni boussole. Le lendemain, ultime récompense de cette aventure, l'ascension de la meringue glacée d'un des dômes du Tsambagarav. L'alti indique 4150 mètres : à perte de vue, l'Altaï étend ses montagnes sans nom.
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